« Jusqu’à dix heures, c’était la ville qui achetait, après
dix heures, c’étaient les revendeurs. »
* Parfois, je vendais mes produits au marché de Monségur, près de
la halle. Je me mettais sous les arceaux qui allaient de l’église au
photographe Marniesse. J’avais des œufs, de la graine, des volailles et des
lapins. Il y en a
qui vendaient aussi des pruneaux, des haricots secs … Jusqu’à dix heures, c’était la ville qui achetait, après dix
heures, c’étaient les revendeurs. Ils étaient coquins, ils savaient négocier.
Il y en a un, je
crois qu’il était de Villeneuve, si on ne négociait pas
avec lui, il prenait le lapin, il le regardait, le posait et le laissait
s’échapper. Et
s’il y en avait un qui vendait plus cher que nous, on lui disait : « C’est parce que tu es un
couillon » !
Un « ménage » était désigné par la commune pour faire
payer les places. Ils passaient devant nous et mettaient une croix sur nos
paniers pour signaler que c’était payé. Plus tard, c’est la femme du
garde-champêtre, Rachel Mouthe, qui passait pour faire payer.
Certains parlaient en Patois, d’autres en français, ou bien en
Gavache. Sainte-Gemme, Saint-Vivien-de-Monségur, c’était le Gavache et de ce
côté-ci, c’était le Patois ou le Français. Je les comprenais tous.
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Vue de la place du Marché de Monségur vers 1940. Parmi les commerces situés sous les arceaux de la place, entre la Rue des Victimes du 3 août et la Rue Porte de La Réole dans les années cinquante, on peut citer le magasin Vignaux-Deschamps, l'Aquitaine, le bazar La Juliote, la marchande de chapeaux (Mme Rocher), un vendeur de jouets en bois, farces et attrapes qui vendait aussi des cacahuètes grillées (M. Tréjeau), la quincaillerie Duqueyron et le photographe Georges Marniesse. |
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Vue de la place du Marché de Monségur de nos jours (rebaptisée Place Robert Darniche après la seconde Guerre Mondiale). |
« Au
départ, mon banc était situé en face le photographe, Georges Marniesse, puis je
suis allée sous la halle. »
* Je suis née à Cambrai, dans
le Nord, le 9 novembre 1921. Mon père était chirurgien-dentiste. Ma mère
s’occupait des enfants. J’avais six frères et sœurs. Nous avons tous fait des
études longues. Après le Certificat d’études, je suis allée au collège puis au
lycée et j’ai eu le bac littéraire. Je souhaitais devenir sage-femme. En 1944,
à vingt-trois ans, j’ai quitté le Nord pour aller aider mon frère qui avait un
commerce de glace à Caudéran, car sa femme était malade. Je suis tombée
amoureuse et je me suis mariée avec un maraîcher de Bruges, contre l’avis de
mes parents. Ma famille m’a alors rejetée. Nous avons eu trois enfants.
À la fin des années soixante,
nous avons quitté Bruges pour nous rapprocher de l’un de nos enfants qui
travaillait à Monségur. Nous habitions place des Feuillades. La maison existe
toujours. Mon mari était maraîcher et cultivait toutes sortes légumes dans le
jardin, un beau jardin. Je ne me suis jamais vraiment acclimatée aux personnes
de la région. On n’avait pas la même façon de voir les choses.
Mon mari faisait le gros du
jardin et moi plutôt l’entretien, le désherbage … On n’utilisait pas de
désherbant, on faisait tout à la main. Je tenais aussi la comptabilité, car mon
mari n’avait aucune formation, uniquement le Certificat d’études. Il adorait le
jardin. Moi je n’aimais pas ça.
Je vendais mes légumes aux
marchés de Monségur, de Cadillac et aux Capucins
à Bordeaux, trois jours par semaine. Monségur, c’était le vendredi. On vendait
de tout. Tout marchait bien. Nous avions une bonne clientèle régulière. Il y
avait des commerçants sous et autour de la halle, comme aujourd’hui. Ça
dépassait la place. J’avais beaucoup d’amis commerçants. Au départ, mon
banc était situé en face le photographe, Georges Marniesse, puis je suis allée
sous la halle. Il n’y avait aucune différence entre l’intérieur et
l’extérieur : même clientèle, même prix de patente. J’étais heureuse de
faire les marchés. J’avais le caractère pour ça, car j’étais plutôt d’une
nature joyeuse. Tout me plaisait dans le marché : le contact avec les
clients, la conversation …
« Les marchandises étaient
dans des cagettes ou du papier journal, posées par terre à même le sol … »
* J’allais au marché de Monségur
tous les vendredis. Je n’achetais pas souvent. Je regardais les marchands, les
marchandises. Il y avait de tout et beaucoup de monde. Aujourd’hui, c’est à peu
près la même ambiance. Nous y vendions des volailles et des foies gras aux
marchands sous la halle.
*J’allais parfois au marché de
Monségur, à pied. J’y achetais ce dont on avait besoin pour manger. Il y avait
de tout sous la halle, mais c’était cher. Les marchandises étaient dans des
cagettes ou du papier journal, posé par terre à même le sol, un sol carrelé.
* J’allais à Monségur acheter des
huîtres et de la morue tous les mardis et vendredis matin. Le mardi, j’achetais
à côté de la halle. Depuis Saint-Vivien, j’y allais à vélo puis en mobylette.
Si je voyais du monde au marché, je discutais un peu, mais en général, sitôt
fini je revenais à la maison. Pour cuisiner la morue, je la faisais dessaler,
puis bouillir avec des pommes de terre et je l’écrasais en brandade avec de
l’ail et du persil.